OFFICE PARLEMENTAIRE D'ÉVALUATION
DES CHOIX SCIENTIFIQUES ET TECHNOLOGIQUES
RAPPORT
sur
« Les apports de la science et de la technologie au développement durable »
Tome II :
« La biodiversité : l’autre choc ? l’autre chance ? »
par MM. Pierre LAFFITTE et Claude SAUNIER,
Sénateurs.
Déposé sur le Bureau de l'Assemblée nationale par M. Claude BIRRAUX Premier Vice-président de l'Office |
Déposé sur le Bureau du Sénat par M. Henri REVOL Président de l'Office | ||||
SOMMAIRE
Pages
AVANT-PROPOS 11
INTRODUCTION 15
première partie - la biodiversité : une réalité mal connue et gravement menacée 17
I. des mondes qui restent à explorer 18
A. L’ÉVOLUTION SCIENTIFIQUE ET TECHNOLOGIQUE DE LA FIN DU XXÈME SIÈCLE 18
1. La biologie moléculaire 18
2. Le perfectionnement des technologies d’exploration a bouleversé nos évaluations de la richesse des espèces non bactériennes 18
a) L’exploration du fond des océans 18
b) La découverte des mondes de la canopée 21
3. La naissance de l’écologie 21
B. LE RENFORCEMENT DES CHAMPS DE CONNAISSANCE DE LA BIODIVERSITÉ DES ESPÈCES ET DES ÉCOSYSTÈMES 22
1. La découverte des nouvelles espèces 22
a) La réévaluation du nombre d’espèces 22
b) La poursuite des découvertes 24
2. L’exploration de la diversité bactérienne 25
a) La diversité du monde bactérien 25
b) Les fonctionnalités bactériennes 26
3. Les recherches sur les écosystèmes 26
a) La complexité du problème 26
b) Des processus expérimentaux particuliers 27
II. Des menaces croissantes 29
A. UN BILAN TRÈS INQUIÉTANT 29
1. Le rythme général d’extinction des espèces s’accélère 29
2. Tous les biotopes sont atteints 30
3. Mais certains types d’écosystèmes sont plus touchés 33
a) Une localisation géographique inégale de l’érosion de la biodiversité 33
b) Des biotopes sont plus particulièrement menacés 37
B. L’ACCROISSEMENT DES PRESSIONS TRADITIONNELLES 40
1. La recherche d’un indice global d’atteinte à la biodiversité 41
2. Les pressions de prédations 43
a) La pêche et l’aquaculture 43
(1) La pêche industrielle conduit à la surexploitation des espèces halieutiques et à la destruction des écosystèmes marins. 43
(2) Le développement de l’aquaculture en milieu ouvert 46
b) L’exploitation forestière non contrôlée s’accélère du fait de la hausse de la demande mondiale 48
(1) Une demande en hausse satisfaite en partie par des coupes illégales 48
(2) Un équilibre de marché qui aboutit à des aberrations 50
3. Les pressions d’anthropisation des espaces 51
a) L’occupation des espaces 51
b) La destruction d’espaces 52
4. L’accroissement des échanges internationaux renforce les invasions biologiques 56
a) Un phénomène qui n’est pas récent 56
b) L’amplification du fait de la croissance des échanges maritimes et aériens 57
C. LA NOUVELLE MENACE DU CHANGEMENT CLIMATIQUE 58
III. l’acquisition et la gestion des connaissances sur la biodiversité 61
A. LES CONTRAINTES DE L’ACQUISITION DES CONNAISSANCES DANS LE DOMAINE DE LA BIODIVERSITÉ 61
1. Gérer l’espace et le temps 61
a) La multilocalisation de la recherche 61
b) Des temps différents 62
2. Maintenir les modes traditionnels d’exploration de la biodiversité et faire appel à des moyens nouveaux 62
a) Les modes traditionnels d’exploration 62
b) Mettre en œuvre des moyens d’investigation et d’analyse nouveaux 63
(1) La création d’indices liés à la biodiversité 63
(2) Le développement de concepts de classification nouveaux : 65
c) La scénarisation : 66
3. Généraliser l’usage des nouvelles technologies 66
a) L’utilisation à grande échelle des nouvelles technologies d’information 66
b) Les méthodes de systématique intégrante 67
c) L’utilisation des techniques d’identification biologique 68
B. LA GESTION DES CONNAISSANCES 68
deuxième partie - l’urgence des initiatives 72
I. Réduire les pressions d’anthropisation 73
A. LES PRESSIONS DE PRÉDATION 73
1. Les forêts tropicales et équatoriales 75
a) La nécessité et les limites des politiques de conservation 77
(1) La poursuite des actions de conservation 77
(2) Les limites 78
b) Faire le lien entre la conservation et l’exploitation économique des forêts tropicales 80
(1) Rétablir une transition géographique 80
(2) Rationaliser l’exploitation forestière 81
(a) L’exploitation des produits ligneux 81
(b) L’exploitation des produits non ligneux 84
(3) La réinsertion d’une économie forestière raisonnée dans la mondialisation 86
(a) Vers l’organisation de la rareté ? 86
(b) L’inclusion des forêts tropicales dans le cycle de Kyoto 88
2. La surexploitation des océans 89
a) La nécessité et les limites de l’aménagement de réserves marines 90
b) La gestion des milieux côtiers 90
c) Vers une aquaculture raisonnée 91
d) La limitation des prises connexes 92
e) Encourager la labellisation d’une pêche et d’une aquaculture responsables et durables 94
f) L’évolution de la gouvernance mondiale de la pêche 94
B. LUTTER CONTRE LES DESTRUCTIONS D’ESPACES 97
1. Mieux gérer l’occupation directe des espaces 97
a) La redéfinition du développement urbain 98
b) La compensation des occupations d’espaces 99
(1) Les législations existant à l’étranger 99
(2) La législation française 99
c) La gestion de l’espace rural 102
2. Freiner le fractionnement des territoires 102
3. Les occupations indirectes d’espace : mieux gérer les eaux continentales 103
a) Les conséquences de la pollution 104
b) La captation de l’eau par l’agriculture 104
4. Limiter les introductions d’espèces invasives 105
II. anticiper les menaces 106
A. PRÉVENIR LES EFFETS À LONG TERME DU CHANGEMENT CLIMATIQUE 106
1. La vitesse acquise 107
a) Les changements phénologiques 107
b) Les changements d’aires de distribution 107
c) L’évolution de l’équilibre des écosystèmes 110
2. Des menaces très préoccupantes 113
a) Les écosystèmes terrestres 113
b) Les écosystèmes océaniques 120
3. L’organisation des capacités de réponse au changement climatique 121
a) La nécessité de multiplier et de coordonner les actions de surveillance 121
b) Anticiper les évolutions 123
c) La conservation des semences 125
d) Le débat sur la sélection génétique 126
B. LES CONCURRENCES FUTURES D’OCCUPATION D’ESPACES 127
1. La montée de la demande en biocarburants 127
2. Nourrir 9 milliards d’hommes en 2050 ? 128
TROISIème partie - Valoriser durablement la biodiversite 133
I. La valorisation des services ecologiques 134
A. DES SERVICES DIVERSIFIES 134
1. Les services sanitaires 135
2. Les services agronomiques 136
a) La pollinisation 136
b) Les autres apports agronomiques 138
(1) Un facteur de productivité agricole 138
(2) Un facteur de dépollution 140
(3) Un support de résistance aux modifications de l’environnement 140
(4) Un mécanisme de limitation des ravageurs 140
3. Les services hydrologiques 140
4. L’ingénierie écologique 141
B. DES SERVICES INSUFFISAMMENT RECONNUS PAR L’ÉCONOMIE 142
1. La réinsertion des services écologiques dans le calcul économique 142
a) Des économies externes très importantes 142
b) Des caractéristiques qui ne correspondent pas au fonctionnement du marché 143
2. La réorientation des politiques publiques 145
a) Le renforcement des inflexions de la politique agricole commune (PAC) en faveur de la protection des écosystèmes 145
(1) La politique agro-environnementale de l’Union. 145
(2) Les marges de renforcement et d’amélioration 147
b) La politique hydrologique 149
(1) Le principe pollueur-payeur 149
(2) La gestion des conflits d’usage 150
(3) La constitution de parcs hydrologiques naturels 151
II. Une des boites a outils de la quatrieme revolution indstrielle 151
A. LES PRODUITS BIO-TECHNIQUES ET BIO-INSPIRES 152
1. Des matériaux aux propriétés complexes. 153
2. Le biomimétisme 154
3. La bioinspiration 156
B. LA NOUVELLE USINE DU VIVANT 157
1. Les avantages des biotechnologies industrielles 157
2. Les premières utilisations 158
a) Les bioproductions et les bioconversions 158
b) Les réalisations et les perspectives 159
(1) Les réalisations 159
(2) Les perspectives 159
C. LES INTERROGATIONS SUR LA BIOPROSPECTION 161
1. Des potentialités partiellement exploitées 161
2. Des interrogations nouvelles 163
a) Une équation économique incertaine 163
b) La lutte contre le biopiratage 164
dix propositions pour aller plus loin que le "grenelle de l'environnement" 145
I. intégrer la biodiversité dans la mondialisation 172
A. UNIFIER LES GESTIONS INTERNATIONALES DE LA BIODIVERSITÉ 172
B. VALORISER LA BIODIVERSITÉ DANS LES MÉCANISMES DE LA MONDIALISATION 173
II. Activer les efforts de l’Union européenne 176
A. PROCLAMER UN MORATOIRE SUR LES BIOCARBURANTS 176
B. RENFORCER LE PILIER ENVIRONNEMENTAL DE LA POLITIQUE AGRICOLE COMMUNE 177
C. AMPLIFIER L’EFFORT DE RECHERCHE SUR LES CONSÉQUENCES DU CHANGEMENT CLIMATIQUE 177
D. METTRE EN PLACE UNE LABELLISATION EUROPÉENNE DES PRODUITS ISSUS DE LA BIODIVERSITÉ 178
E. ENGAGER UNE RÉFORME DE LA POLITIQUE EUROPÉENNE DES PÊCHES 178
III. mettre en phase la parole et les pratiques de la france 180
1. Mieux recenser et protéger la biodiversité ultramarine de la France 180
2. Appliquer les accords internationaux conclus par la France 181
3. Renforcer notre effort dans certains domaines de coopération internationale 182
4. Etayer et élargir notre dispositif de conservation des ressources génétiques cultivables 182
a) Etayer le dispositif 182
b) Elargir le dispositif 183
IV. Eriger la biodiversité en priorité de recherche 184
A. RENFORCER L’IDENTIFICATION DE LA BIODIVERSITÉ DES ESPÈCES ET DES ÉCOSYSTÈMES. 184
B. ACTIVER LA MISE EN œUVRE DES TECHNOLOGIES ET LE CONTRÔLE DE LA PROTECTION DE LA BIODIVERSITÉ 184
C. VALORISER L’ENJEU SCIENTIFIQUE ET ÉCONOMIQUE DE LA BIODIVERSITÉ 185
V. adapter la fiscalité à la valorisation de la biodiversité 187
VI. Insérer les services rendus par les écosystèmes dans le calcul économique 189
A. RÉMUNÉRER LES ÉCONOMIES EXTERNES PRODUITES PAR LES ÉCOSYSTÈMES ET SANCTIONNER LEURS DESTRUCTIONS 189
1. Rémunérer les services écologiques 189
2. Instaurer progressivement le principe pollueur-payeur 190
B. CRÉER UN MARCHÉ DE LA COMPENSATION DES ATTEINTES AUX MILIEUX NATURELS. 191
1. L’amélioration de la loi de juillet 1976 sur l’environnement 191
2. Créer un marché de la compensation des atteintes aux milieux naturels 192
VII. Aménager durablement le territoire 194
VIII. Lancer un programme de redensification urbaine 195
IX. Anticiper le changement climatique 196
X. définir un nouveau contrat social avec les agriculteurs 198
A. LA MISE EN OEUVRE D’UNE AGRICULTURE DE PRÉCISION 198
B. ACCROÎTRE LE RÔLE DES AGRICULTEURS DANS LA PROTECTION DES ÉCOSYSTÈMES 199
Adoption par l’office 202
ANNEXE - Liste des personnes auditionnees 204
A. ALLEMAGNE 212
B. COMMISSION EUROPÉENNE, BRUXELLES (BELGIQUE) 213
C. BRÉSIL 213
D. COSTA RICA 214
E. ETATS-UNIS 215
F. FINLANDE 218
G. INDE 218
H. ITALIE 219
I. ROYAUME-UNI 221
L’Eté et l’Automne 2007 resteront marqués en France par le « Grenelle de l’environnement ».
La crise environnementale fait aujourd’hui l’objet d’un consensus scientifique mondial, qui nourrit une prise de conscience générale. Le développement durable est un concept qui sort de cénacles restreints pour devenir un paradigme affiché des politiques publiques.
En quelques mois, en France et au-delà, des idées considérées avec condescendance sont établies comme les repères d’une époque en crise. Cette conscience de l’ampleur de la rapidité, de la brutalité de la crise environnementale annoncée depuis des années par de multiples signaux nous a conduits en 2005 à initier une proposition d’étude de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques sur le développement durable.
Notre propos était triple :
- introduire de la rigueur et de la clarté dans une notion aux contours incertains ;
- asseoir les convictions et les intuitions sur une connaissance précise des faits ;
- dessiner dans la durée les perspectives de scenarii de la crise et des réponses technologiques.
Enfin, nous avions l’ambition d’introduire avec vigueur le dossier environnemental dans le débat présidentiel. Ce que nous vivons depuis quelques mois répond donc pleinement à nos espoirs, même si nous mesurons chaque jour la brutalité croissante de la crise et les pesanteurs de notre société pour la dépasser.
Nous avons aussi la lucidité d’apprécier à sa juste valeur la place d’un simple rapport parlementaire dans l’ensemble des initiatives qui ont fait bouger la conscience de nos concitoyens.
Nous voulons dire que notre intuition a été bien accueillie par l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, qui nous a soutenus et mandatés pour conduire les enquêtes et rédiger des rapports.
Tel est le cadre dans lequel se situe le présent rapport.
Il constitue le deuxième tome d’une étude menée sur l’apport de la science et de la technologie au développement durable.
L’idée directrice de cette étude était de mettre en parallèle les défis d’ensemble auxquels l’humanité sera confrontée dans les cinquante prochaines années et les réponses que la science et la technologie pouvaient y apporter.
En d’autres termes, il s’agissait d’analyser la façon dont l’offre scientifique pouvait contribuer à une novation de notre modèle de développement que la crise climatique, la raréfaction des ressources fossiles et les coûts conjugués de ces deux phénomènes rendent, dès maintenant, inévitable.
Sur ces bases, le premier tome du rapport : « Changement climatique et transition énergétique : dépasser la crise » a été approuvé par l’Office le mardi 27 juin 2006 ; sa publication a été accompagnée d’un colloque, tenu le jeudi 29 juin 2006, au cours duquel la plupart des intervenants ont apporté leur soutien aux propositions, concrètes et sans concessions, du rapport.
Parmi d’autres, ce travail a probablement été de ceux qui ont renforcé la perception par l’opinion publique de la nécessité de mettre en œuvre un développement plus durable ; mouvement qui s’est traduit dans le débat politique, lors des élections du printemps, puis à l’occasion du Grenelle de l’environnement.
On peut se féliciter que plusieurs propositions du Tome I aient été reprises aussi bien par les groupes de travail du « Grenelle de l’environnement » que par le rapport conclusif.
*
* *
Ce second tome est consacré à la biodiversité, thème moins présent dans l’opinion que le changement climatique et la crise énergétique, mais qui a tout autant d’importance pour notre société car une valorisation durable de la biodiversité peut être un des ressorts de la transformation de notre mode de développement.
Nous avons réalisé la plus grande partie de nos enquêtes et de nos auditions avant le « Grenelle de l’environnement ».
Nous avons cependant intégré les résultats des travaux du Grenelle dans nos propres constats et repris bien des propositions officialisées lors de ces assises.
Mais usant de notre liberté d’appréciation de parlementaires, non contraints par les nécessaires équilibres liés à une négociation, nous avons, sur bien des points, dépassé les conclusions du Grenelle et affirmé quelques positions plus tranchées et ouvert de nouvelles pistes.
C’est dire que ce rapport intègre, mais aussi dépasse les conclusions du « Grenelle de l’environnement » qui, en tout état de cause, constitue un jalon majeur dans notre prise de conscience collective.
L’homme a étayé son développement, économique et culturel, grâce à ce « tissu vivant1 » de la planète que constitue la diversité de la biosphère.
L’évaluation du millénaire (le « Millenium Assessment »), conduite en 2000 à la demande de l’ONU, a mis en évidence cette relation de l’homme et de la nature et a recensé dix-sept catégories de services écologiques que la biodiversité fournit à l’homme.
Ce réservoir de ressources vivantes, d’une importance comparable à celles fournies par les matières minérales, est actuellement menacé. Mais cette menace est beaucoup moins bien perçue par l’opinion que celles que portent le changement climatique et la crise énergétique.
Pourquoi la perspective de ce choc biologique frappe-t-elle moins les mentalités collectives que le constat des dérèglements climatiques et les tensions sur les prix du fuel ou de l’essence à la pompe ?
Le thème est pourtant présent dans les médias qui se sont fait fidèlement l’écho des préoccupations de la communauté internationale, réitérées depuis le Sommet de Rio, qui s’est tenu en 1992.
Mais la biodiversité est à la fois de plus en plus éloignée du quotidien des hommes, complexe et donc peu lisible.
L’homme, qui a assis sa maîtrise de la nature par un apprentissage qui a duré des millénaires, s’en éloigne et s’en distancie très rapidement. Le regard porté sur le siècle qui vient de s’écouler et, plus précisément, sur les cinquante dernières années permet de percevoir l’amplification du mouvement acquis. La croissance des occupations d’espaces naturels (routes, équipements, conurbations géantes) témoignent de l’éloignement de l’homme de la nature.
Les mesures de compensation de cet éloignement géographique, en particulier en matière éducative, sont insuffisantes pour réduire l’écart qui s’est creusé entre l’homme et la connaissance qu’il a de la biosphère.
Moins présente physiquement qu’auparavant, dans la vie quotidienne la complexité de la biodiversité la rend peu lisible par les citoyens.
A lui seul, le nombre des espèces identifiées qui approche les deux millions rend la tâche difficile. L’opinion identifie généralement la défense de la biodiversité à celle de quelques espèces phares menacées, comme le tigre, l’éléphant ou l’ours polaire. Mais elle ignore les richesses potentielles des génomes et les interactions complexes des écosystèmes. Dès lors, comment s’étonner que les services rendus en matière d’eau ou de pollinisation par ces écosystèmes soient peu perçus par l’opinion ?
L’un des objectifs de ce rapport est de contribuer à consolider le lien entre les acteurs scientifiques du secteur et une opinion publique française et européenne qui ignore trop souvent les véritables enjeux du maintien de la biodiversité des écosystèmes de la planète.
Notre démarche visera à examiner comment il est possible d’approfondir notre connaissance, encore très imparfaite, de la biodiversité, à exposer les conditions de l’amélioration rapide de sa protection, à distinguer les processus de sa valorisation durable, puis à avancer des propositions contribuant à chacun de ces objectifs.
PREMIÈRE PARTIE
LA BIODIVERSITÉ : UNE RÉALITÉ MAL CONNUE
ET GRAVEMENT MENACÉE
La diversité du vivant, observée ou imaginée, a toujours fasciné les esprits, des divinités antiques à la description de chimères – mi-hommes, mi-bêtes – d’Hérodote, ou à leur représentation en pierre sur le tympan du narthex de Vézelay. Mais ce n’est qu’à partir du XVIIIème siècle que l’on est passé du « cabinet de curiosité » ou de la ménagerie à une tentative de classification botanique et zoologique du vivant, la taxonomie.
Ce premier inventaire a été complété par les naturalistes – en particulier grâce à l’achèvement de l’exploration de la planète aux 19e et 20e siècles.
Une rupture scientifique est intervenue à la fin des années soixante-dix lorsque le renouvellement des outils d’observation de la biodiversité a permis de s’apercevoir qu’un corpus de connaissance, qui était jugé presque définitif, était très incomplet : la diversité du vivant restait, pour l’essentiel, à découvrir. L’univers du vivant s’élargissait à l’infini.
Mal connue, la biodiversité est, dans le même temps, l’objet de menaces qui s’amplifient : le bilan dressé à l’occasion de l’évaluation précitée du millénaire était déjà très préoccupant. Il serait catastrophique que l’accélération des tendances que l’on discerne pour le demi-siècle à venir soit confirmée.
Mais la course au savoir qu’implique ce double constat suppose aussi que l’on rénove les modes d’acquisition et de gestion des connaissances sur la biodiversité.
DES MONDES QUI RESTENT À EXPLORER
Les progrès des années soixante-dix/quatre-vingt ont ouvert de nouveaux champs de recherche sur la diversité du vivant.
L’ÉVOLUTION SCIENTIFIQUE ET TECHNOLOGIQUE DE LA FIN DU XXÈME SIÈCLE
Depuis une trentaine d’années, la certitude que la description de la biodiversité de la planète était achevée a fortement vacillé sous l’impact d’une triple évolution : l’essor de la biologie moléculaire, le perfectionnement des technologies d’exploration et d’investigation, et la naissance d’une nouvelle discipline, l’écologie.
La biologie moléculaire a ajouté à la définition des espèces par leur morphologie et leur physiologie leur caractérisation par le capital génétique.
Un exemple de cette nouvelle exploration du vivant est la « pêche aux bactéries » menée depuis les États-Unis par le Venter Institute qui prélève tous les 200 miles nautiques des échantillons océaniques sur la ligne des tropiques, les caractérise et essaie d’établir la phylogénie – c’est-à-dire l’arbre généalogique de ces espèces de bactéries.
Des explorations du même ordre sont effectuées au Génoscope d’Évry afin d’approcher la biodiversité des bactéries du sol.
Il va de soi que ces techniques de biologie moléculaire ne sont pas appliquées qu’aux bactéries ; elles sont employées couramment en botanique et en zoologie, où leur usage l’emporte très largement sur les descriptions morphologiques et physiologiques antérieures.
LE PERFECTIONNEMENT DES TECHNOLOGIES D’EXPLORATION A BOULEVERSÉ NOS ÉVALUATIONS DE LA RICHESSE DES ESPÈCES NON BACTÉRIENNES
L’exploration du fond des océans
Le fond des océans est un monde de 307 millions de km² (600 fois la France) où la lumière ne pénètre pas. C’est un désert, mais un désert peuplé.
Les modules d’exploration océaniques à grande profondeur, qui se sont développés depuis la première plongée de l’Alcyon sur la dorsale des Galápagos en 1977, ont permis de découvrir des écosystèmes survivant dans des conditions de température, de lumière, de pression et de transformations chimiques tout à fait différentes de ce que la science avait observé jusqu’ici.
Ces systèmes se développent autour des sources thermales chaudes de l’océan ou des sources froides de méthane et d’hydrogène sulfuré situées sur la jonction de certains plateaux continentaux :
- Source thermale de la dorsale des Galápagos

Source : IFREMER Brest, Daniel Desbruyères
- Sources froides du plateau continental Zaïre-Angola

Source : IFREMER Brest, Daniel Desbruyères
Ces premières indications d’une forte biodiversité océanique ont été confirmées par des campagnes et des sondages ultérieurs : sur 21 m² entre 1 500 et 2 500 m de profondeur (New Jersey), on a prélevé, il y a quelques années, 798 espèces de multicellulaires (de plus de 300 μ), dont 58 % d’espèces nouvelles.
Les estimations les plus basses fondées sur le nombre d’espèces supérieures estiment que les fonds océaniques contiennent entre 100 000 et un million d’espèces non bactériennes.
Or, au milieu du XIXème siècle, Edward Forbes avait bâti une théorie : la faune se raréfiait de façon linéaire en fonction de la profondeur – ce qui aboutissait à une zone azoïque (sans faune) à partir de 600 m. Même si la pose des premiers câbles télégraphiques en 1861 avait permis d’infirmer en partie cette thèse, ce n’est que dans les années cinquante que des chalutages par 1 000 m de fond avaient ramené des invertébrés.
La surprise consécutive aux explorations subocéaniques des dernières décennies n’a donc pas été constituée par la découverte d’une vie dans les grands fonds mais par :
- la très grande diversité des espèces, corrélée avec la diversité des habitats (évents, canyons, plateaux rocheux ou volcaniques, fonds sableux, microsystèmes des cadavres des animaux pélagiques2, etc.),
- la variété des échelles de taille de ces environnements,
- la substitution d’une chimiosynthèse à la photosynthèse,
- et la saisonnalité faunique et floristique de ces milieux.
La découverte des mondes de la canopée
L’épandage d’insecticides à des fins scientifiques sur les canopées des forêts tropicales et équatoriales, le « fogging », a révélé qu’il existait sur chaque arbre des dizaines d’espèces qui n’avaient pas été répertoriées jusqu’ici et qui étaient différentes d’autres espèces non identifiées implantées sur un arbre situé à quelques dizaines de mètres du premier lieu de prélèvement.
Les naturalistes du XIXème siècle s’étaient préoccupés des relations entre les espèces et leur chaîne alimentaire, ainsi que des pressions de sélection générées par les changements d’environnement.
Les botanistes, les zoologues, les spécialistes des bactéries ont depuis développé des recherches sur les relations entre espèces au sein du milieu vivant et, en particulier, les phénomènes d’association des espèces3 (mutualisme, parasitisme, symbiose, commensalisme, etc.).
Les lichens, par exemple, sont le résultat d’une symbiose entre les champignons et une algue. On connaît les exemples de mutualisme à base de cueillette de feuilles dont la décomposition permet aux fourmis qui pratiquent cette cueillette de cultiver des champignons leur assurant une source continue de nourriture, ou les relations nutrition-protection comme celle de cette grenouille d’Amérique centrale qui a besoin de manger un certain type de fourmi pour produire le poison cutané qui décourage ses prédateurs.
Au-delà des relations immédiates des espèces avec leur milieu, l’étude systématique des écosystèmes ne s’est réellement développée que dans les trente dernières années4. Elle a pour objet d’analyser les interactions complexes qui s’établissent entre tous les éléments d’un écosystème.
Mais, dans la mesure où les objets d’étude de cette discipline sont presque illimités, celle-ci se concentre souvent sur la mise en évidence des fonctionnalités de tel ou tel écosystème. Par exemple, quelle est la biomasse produite par une prairie en fonction de la biodiversité des herbages, quelle en est la biodiversité faunistique sous-jacente ou – dans un autre domaine – quel sera le degré de résistance aux ravageurs en fonction de la biodiversité d’un champ ou des haies qui l’entourent ?
LE RENFORCEMENT DES CHAMPS DE CONNAISSANCE DE LA BIODIVERSITÉ DES ESPÈCES ET DES ÉCOSYSTÈMES
Les perspectives nouvelles dégagées par les progrès scientifiques du dernier quart de siècle concernent les trois domaines principaux d’exploration de la biodiversité : la poursuite de l’identification de nouvelles espèces, le progrès de la connaissance sur la diversité génétique ainsi que la diversité des fonctionnalités et du génome et la détermination des interrelations entre espèces au sein des écosystèmes.
LA DÉCOUVERTE DES NOUVELLES ESPÈCES
La réévaluation du nombre d’espèces
Nous sommes les héritiers des naturalistes du XIXème siècle qui avaient assez bien exploré le catalogue du vivant chez les vertébrés, dont on connaît plus de 95 % des espèces, et des plantes, dont on estime avoir découvert de l’ordre de 350 000 espèces sur 450 000.
Mais d’autres taxons, plus petits ou moins accessibles, n’ont pas été identifiés aussi complètement ; les nouveaux moyens d’investigation dont dispose la science ont conduit à en réévaluer le nombre :

Source : Serge Morand, CNRS
Pour ne reprendre que deux des catégories visées par ce tableau, les potentialités de découvertes sont immenses :
- on a, jusqu’ici, décrit un million d’insectes et de myriapodes. Or, l’on estime qu’il en reste sept millions à identifier ;
- de même, on n’a pu identifier que moins d’une centaine de milliers de champignons sur un effectif estimé de près d’un million et demi d’espèces ; on donnera une seule illustration de la variété du vivant dans ce domaine en indiquant qu’une seule espèce de fougère en Amérique centrale peut héberger jusqu’à 600 espèces de champignons.
Les découvertes de nouvelles espèces s’effectuent à un rythme soutenu.
Par exemple, en moyenne sur 2002-2003, on a découvert 1635 espèces marines par an, dont 439 espèces de crustacés et une baleine de plus de 10 m. de long !

Source : IFREMER
Mais, au regard du « thesaurus » non identifié des espèces à découvrir, ce rythme de découvertes est relativement lent, comme en témoignent quelques données :
- au rythme actuel, il faudrait 250 ans pour identifier l’ensemble des espèces d’angiospermes (arbres à graines enfermées dans un fruit) de la seule Amérique centrale qui est – il est vrai – un point chaud de la biodiversité floristique mondiale,
- en 150 ans, on a décrit 50 000 nématodes alors que l’on estime qu’il en existe près de 800 000,
- et, s’agissant de la biodiversité des espèces océaniques, les contraintes physiques d’exploration demeurent démesurées : depuis 40 ans, on a exploré 80 km² de fonds d’océan sur plus de 300 millions de km² ; à ce rythme, en 2050, on n’aura exploré que 200 km² et il ne faudra plus qu’une dizaine de millions d’années pour finir de quadriller les fonds de l’océan.
En elle-même, la lenteur de la progression de notre maîtrise de la biodiversité des espèces pose problème : on mettra plus d’un millénaire à identifier une toute petite majorité d’espèces, alors que cette identification sous forme taxonomique classique n’aura probablement plus aucune signification scientifique d’ici plusieurs centaines d’années.
Ce constat renvoie à d’autres sources, et à d’autres méthodes d’identification – celles inspirées des progrès de la génétique.
L’EXPLORATION DE LA DIVERSITÉ BACTÉRIENNE
La diversité du monde bactérien
On avait identifié 2 500 espèces de bactéries en 1980 ; on en a identifié 7 300 aujourd’hui. Mais on évalue le nombre d’espèces de bactéries5 dans une fourchette comprise entre 600 000 et 6 milliards. Un seul prélèvement de 30 g. de sol contient 2 000 types de communautés bactériennes et 50 000 génomes différents.
Or, cette variété recouvre des facteurs communs extrêmement intéressants :
- les bactéries réagissent en permanence aux sollicitations de l’environnement,
- cette faculté d’adaptation repose sur une très grande plasticité d’échange entre les communautés bactériennes car les bactéries sont porteuses de ce que l’on appelle des séquences d’insertion des génomes provenant d’autres bactéries qui cohabitent avec les séquences chargées des fonctions essentielles de la bactérie hôte.
Les fonctionnalités bactériennes
Les champs des recherches sur les fonctionnalités bactériennes ne sont pas récents (usages alimentaires, antibiotiques, etc.) mais ils ont tendance à se diversifier parallèlement aux progrès de la génomique fonctionnelle :
- rôle écologique des rhizobactéries dans la croissance et de la résistance des plantes - par exemple on a démontré que certaines de ces bactéries associées aux semences stimuleraient fortement la croissance des plantes (développement de la fixation de l’azote et accroissement de l’activation des phytohormones) ou les aideraient à activer des résistances aux agressions fongiques (par exemple, elles renforcent l’inhibition du striga qui est un parasite du sorgho ou du maïs),
- capacités sanitaires – certaines bactéries du sol sont capables de dégrader le prion des carcasses de moutons atteints de l’ESB ou d’attaquer le virus de la grippe aviaire,
- possibilités industrielles permettant de substituer les processus biochimiques à des processus chimiques.
LES RECHERCHES SUR LES ÉCOSYSTÈMES
L’évaluation du millénaire a identifié 14 grands biomes (grands types d’écosystèmes terrestres) : savanes, forêt tropicale humide, toundra, toundra boisée, forêt tempérée, forêt tropicale sèche, désert, etc.
Mais chacune de ces grandes aires de répartition qui s’étendent sur des millions de km² peut contenir des milliers d’écosystèmes particuliers dont les conditions et problématiques d’étude ne sont pas nécessairement identiques.
De plus, ces écosystèmes ne sont pas nécessairement facilement localisables (les difficultés d’accès à certains de ces biotopes peuvent être importantes), ni facilement identifiables : dans certaines zones de forêt tropicale, il peut y avoir, dans un rayon de quelques centaines de mètres, plusieurs écosystèmes avec des faunes et des flores originales et des interactions particulières. Une autre difficulté d’étude réside dans le fait que dans la forêt, dans de nombreux cas, on ne connaît que de 10 % à 30 % des espèces d’un système.
Des processus expérimentaux particuliers
Cette complexité explique que les recherches sur les écosystèmes doivent utiliser une pluralité de méthodes qui s’apparentent plus à la recherche de faisceaux d’indices qu’aux méthodes expérimentales traditionnelles.
S’agissant, par exemple, de la localisation des écosystèmes, l’Institut national de la biodiversité (INBIO), ONG costaricaine, a entrepris une identification des écosystèmes en mettant en évidence des typologies de végétation afin d’établir une première cartographie élémentaire.
Un autre aspect essentiel de l’étude des écosystèmes est l’observation dans la durée. D’où la nécessité de faire vivre des placettes d’observation, comme le fait l’Office national des forêts (ONF) ou comme le propose le programme européen LifeWatch.
Ce projet concernerait 50 observatoires terrestres et 50 observatoires marins (à établir entre 2008 et 2014) pour un coût prévisionnel de 370 millions d’euros et un coût annuel de fonctionnement de l’ordre de 70 millions d’euros et permettrait de mesurer les évolutions des écosystèmes européens pour les trente prochaines années.
• D’autres procédés expérimentaux originaux sont également mis en œuvre, reposant soit sur l’observation comparée, soit sur « l’artificialisation fonctionnelle » permettant de mettre en évidence les gradients d’évolution de certains rôles assurés par les écosystèmes.
- L’observation comparée est pratiquée en matière d’exploitation forestière. Le CIRAD entretient depuis une trentaine d’années, en Guyane et dans l’État brésilien d’Amazonas, deux zones forestières où l’on compare, en les référant à des parcelles témoins, les conséquences sur plusieurs décennies d’une exploitation forestière différenciée (coupe faible, coupe moyenne, coupe forte).
- L’artificialisation fonctionnelle consiste à recréer des écosystèmes pour étudier les effets des modifications de leur environnement. L’Écotron qui est en voie de réalisation à Montpellier vise à permettre des études d’impact du forçage climatique et anthropique sur les flux de matière et d’énergie des différents écosystèmes, à différentes échelles.
- Dans le même ordre d’idée, on peut citer les expériences de prairies artificielles menées aux Etats-Unis, en Europe et en Afrique afin d’étudier les corrélations fonctionnelles qui existent entre la croissance de la biomasse et la biodiversité des plantations d’herbacées.
Paradoxalement, le développement de nouveaux instruments de connaissance de la biodiversité et d’évaluation de ses fonctions se confond avec un moment où les menaces qui pèsent sur elle s’aggravent.
Car au cours des cinquante dernières années, l’homme a modifié l’équilibre des écosystèmes de la planète de manière plus extensive que sur toute autre période de l’humanité.
La présence des espèces vivantes sur Terre n’est que transitoire. Celles qui y vivent actuellement ne représentent que 2 % de celles qui y ont vécu jusqu’ici.
La biosphère a connu 5 crises d’extinction spectaculaire dont la plus connue est celle qui a entraîné la disparition des dinosaures, il y a soixante-cinq millions d’années, mais la plus dévastatrice, celle du permien, il y a deux cent cinquante millions d’années, qui a supprimé 50 % des familles d’animaux terrestres et 95 % des espèces océaniques.
Mais chacune de ces crises d’extinction s’est déroulée sur des centaines de milliers d’années.
Le problème qui se pose à nous est de savoir si nous ne vivons pas un sixième cycle d’extinction massive et si ce spasme d’extinction ne va pas se produire dans des délais très brefs au regard des temps géologiques, de l’ordre du siècle.
Il serait probablement prématuré d’apporter une réponse tranchée à cette question – et annoncer une extinction de l’ampleur de celui du permien. Mais on doit ici se faire l’écho d’un constat unanime de la communauté scientifique : le bilan du demi-siècle passé est très préoccupant et pour le proche avenir les pressions traditionnelles s’accroissent, alors même qu’une nouvelle menace se profile – celle du changement climatique.
LE RYTHME GÉNÉRAL D’EXTINCTION DES ESPÈCES S’ACCÉLÈRE
Avant d’évoquer les évaluations portant sur l’amplification de la disparition de la biodiversité des espèces, on doit tempérer l’exposé de ces projections, bien que leurs tendances soient incontestables.
Car on conçoit aisément la difficulté de l’exercice qui consiste à évaluer le rythme de collapsus d’une donnée, la biodiversité, dont on ne connaît pas tous les éléments (à l’exception des mammifères) et en fonction d’événements dont l’ampleur et donc les conséquences ne sont pas non plus connus. C’est pourquoi ces méthodes reposent sur l’idée6 qu’il existe une relation linéaire entre la surface d’un biome et le nombre d’espèces naturelles de ce biome : quand la surface diminue 10 fois, le nombre d’espèces se réduit de moitié. Ce mode de projection est robuste mais élémentaire.
Ces difficultés méthodologiques expliquent qu’on aboutit à des estimations très différentes ; suivant les cas, entre 40 000 et 250 000 espèces par an.
On peut également rappeler que ce type d’approche repose sur une relation de linéarité qui n’est pas évidente et s’applique à des échelles du vivant qui n’ont pas le même degré de vulnérabilité : le risque de disparition de l’éléphant d’Afrique est probablement plus élevé que les risques d’extinction qui existent chez certaines espèces d’insectes ou d’invertébrés.
Mais, pour l’essentiel, la communauté scientifique s’accorde sur le fait que sur les deux derniers siècles, le rythme de disparition des espèces a été, suivant les espèces considérées, de 10 à 100 fois supérieur au tempo naturel d’extinction7 (une espèce sur 50 000 par siècle).
La projection faite par la communauté scientifique internationale à la demande de l’ONU à l’occasion du millénaire estime que d’ici 2050, ce rythme d’extinction sera multiplié par 10, soit, suivant les espèces considérées, un tempo de 100 à 1 000 fois supérieur au rythme d’extinction normal.
En clair, l’humanité détruit à une vitesse accélérée non seulement la biodiversité qu’elle connaît, mais celle qu’elle n’a pas encore découvert.
TOUS LES BIOTOPES SONT ATTEINTS
Sur la base d’observations effectuées depuis 1970, le WWF publie un indice dit « de planète vivante » (IPL), qui mesure l’évolution de la diversité biologique sur la Terre à l’aide de tendances de population de 1313 espèces de vertébrés de toutes familles et de toutes les parties du monde.
Entre 1970 et 2003, cet indice général de biodiversité a diminué de 30 %.
Cette donnée générale est décomposée en 3 sous-divisions représentatives de l’évolution de la biodiversité dans les milieux terrestre, marin et d’eau douce.
La convergence de l’érosion de la biodiversité pour chacun de ces indices est frappante :
- 31 % pour les espèces terrestres,
- 27 % pour les espèces marines,
- 28 % pour les espèces d’eau douce.

Source : WWF

Source : WWF

Source : WWF
MAIS CERTAINS TYPES D’ÉCOSYSTÈMES SONT PLUS TOUCHÉS
Une localisation géographique inégale de l’érosion de la biodiversité
La biodiversité n’est pas également répartie sur la planète. Par exemple, les forêts tropicales qui ne constituent que 7 % de surface émergée représentent 50 % de la biodiversité faunistique et floristique de la Terre. L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) identifie (en rouge sur le planisphère ci-après) les points chauds de la biodiversité planétaire terrestre.

Source : Conservation International
Or, ces points chauds de la biodiversité planétaire sont ceux qui subissent les pertes les plus fortes.
A titre d’illustration, l’indice précité du WWF sur l’érosion de la biodiversité terrestre indiquait une perte moyenne de 31 % sur l’ensemble de la planète, mais cet indice d’affaiblissement atteint 64 % dans les régions tropicales et est encore supérieur dans le domaine géographique Inde-Malaisie de l’Asie du Sud-est :

Source : WWF
De même, si on reprend l’indice marin du WWF, sa perte moyenne n’est que de 27 %, mais elle atteint 60 % pour la zone océan Indien/Sud-est asiatique :

Source : WWF
Des biotopes sont plus particulièrement menacés
- La perte de biodiversité dans les milieux humides et des eaux continentales a atteint 37 % entre 1970 et 2000,
- les biotopes marins et côtiers sont très affectés :
¬ 60 % des coraux sont exposés à l’activité humaine et 20 % ont disparu en trente ans,
¬ depuis 10 ans, le quart des mangroves d’Asie et près de la moitié des mangroves d’Amérique latine ont disparu,
¬ l’interdiction de la pêche à la morue dans les eaux canadiennes en 1992 n’a pas permis de reconstituer le gisement8,
¬ en 40 ans, la surface de la Mer d’Aral est passée de 66 000 km² à 16 000 km².
- Les milieux forestiers sont très touchés :
¬ même si la situation est stabilisée, les forêts méditerranéennes, qui sont un des points chauds de la biodiversité mondiale, avaient perdu 70 % de leur habitat initial en 1950,
¬ la réduction du périmètre des forêts tropicales sèches se poursuit (Madagascar, Mata Atlantica brésilienne dont il ne reste plus que 7 à 10 %),
¬ la déforestation des forêts tropicales humides (Afrique, Asie, Amérique du Sud) se poursuit au rythme de 13 millions d’hectares par an9 alors que ce milieu héberge 50 % de la flore mondiale.
La carte ci-dessous montre (en rouge) les pertes à venir dans la plus grande forêt du monde, l’Amazonie, si la tendance constatée jusqu’en 2000 se poursuivait jusqu’en 2050 :

Source : WWF
• La biodiversité des pays développés, déjà très anthropisée, continue à être atteinte :
¬ les eaux continentales subissent le contrecoup d’usages excessifs de polluants et des usages de l’eau pour l’agriculture ; ces ressauts de consommation excèdent les possibilités normales d’adaptation des espèces aquatiques aux variations des cycles hydrologiques,
¬ l’Union européenne a établi que, hors les zones protégées par les directives « Natura 2000 », les pertes de biodiversité de la faune aviaire pouvaient atteindre 70 % pour certaines espèces10 ; aux Etats-Unis, les pertes de biodiversité sur les vingt espèces d’oiseaux les plus répandues atteignent 50 %.
¬ l’appauvrissement du sol, et donc de la biodiversité associée, s’accentue. En trente ans, la Beauce a perdu plus de 30 % des composés organiques de son sol,
¬ en France, de 3 à 5 espèces de céréales couvrent les besoins en protéines végétales contre plusieurs dizaines avant 1939 ; de même, sur la même période, 750 espèces animales domestiques ont disparu,
¬ l’accroissement de l’utilisation de l’eau par l’agriculture produit :
- des phénomènes de ruissellement qui augmentent la turbidité des eaux continentales,
- et un développement de la salinité des estuaires qui menace les écosystèmes côtiers,
¬ enfin, on constate, à la suite du développement des normes d’hygiène, que la biodiversité des bactéries lactiques utilisées dans la fabrication du fromage a diminué de plus de 30 % en vingt ans.
*
* *
L’ACCROISSEMENT DES PRESSIONS TRADITIONNELLES
Le bilan qui précède n’est pas étonnant si l’on considère qu’entre 1960 et 2000 :
- la population mondiale a doublé,
- la production agricole a été multipliée par 2,5,
- l’usage de l’eau pour l’agriculture a doublé,
- la coupe de bois pour la production de pâte à papier a triplé,
- la capacité hydroélectrique installée a doublé,
- 35 % des superficies de mangrove ont disparu,
- la qualité d’eau piégée derrière des digues ou barrages a quadruplé et il y a de trois à six fois plus d’eau dans ces barrages que dans les fleuves.
- les quantités de prise d’eau dans les fleuves et les lacs ont doublé. Près de 70 % de cette eau sont utilisés pour les besoins agricoles.
- les écoulements d’azote biologiquement réactifs dans les écosystèmes terrestres ont doublé. Les flux de phosphore ont triplé.
La poursuite de la croissance de la population mondiale d’ici 2050 et la perspective d’une multiplication du PIB mondial par un facteur de 2 à 4 ne peuvent qu’amplifier les pressions portant sur la biodiversité de la planète.
LA RECHERCHE D’UN INDICE GLOBAL D’ATTEINTE À LA BIODIVERSITÉ
Un des problèmes d’étude de la biodiversité est lié à la mesure de son état puisque souvent – et uniquement pour la part de la biodiversité que l’on connaît – l’on est contraint de mesurer son évolution à l’aide d’espèces anciennes puis de juxtaposer ces mesures dans un « catalogue » par milieux (marin, terrestre, etc.).
Compte tenu du caractère planétaire du problème, il est donc nécessaire de bâtir des indices plus synthétiques mesurant le degré de gravité des pressions qui s’exercent sur la biodiversité.
La notion d’empreinte écologique dégagée par le WWF peut y contribuer.
Partant de l’idée que la biodiversité est affectée lorsque la production de la biosphère n’arrive plus à suivre la consommation humaine et les déchets qu’elle produit, l’empreinte écologique mesure en surface de terre et d’eau le niveau nécessaire pour fournir les ressources écologiques en biens et services utilisés annuellement par l’humanité (nourriture, bois, terrains, surfaces de forêt absorbant le CO2, etc.).
Il est difficile de se prononcer sur la pertinence de cet indice, mais ce qui est intéressant, c’est sa tendance sur une trentaine d’années.
La situation se dégrade :
- depuis 1990, l’empreinte écologique de l’humanité dépasse les capacités de reconstitution de la biosphère,
- en 2003, cette empreinte a dépassé la biocapacité de la Terre de 25 %,
- un scénario de simple poursuite de cette tendance suggère qu’en 2050 la demande de l’humanité sera deux fois plus forte que la capacité productive de la biosphère.
En d’autres termes, l’homme a commencé à vivre sur son capital et à transformer la ressource en déchets plus vite que la biosphère ne peut transformer ses déchets en ressource.
Cette surutilisation des ressources de la biosphère se manifeste par le maintien à un niveau élevé des pressions de prédation et de croissance d’occupation des habitats mais aussi par l’accélération de l’introduction d’espèces invasives du fait de la mondialisation.
La pêche industrielle conduit à la surexploitation des espèces halieutiques et à la destruction des écosystèmes marins.
L’impact de la pêche industrielle, mesurée par la biomasse des prises, s’est renforcé à compter des années 50 :

Source : MNHN, Guy Boucher
L’exemple précité de la morue au large des côtes canadiennes n’est pas isolé. La surexploitation a conduit à des tensions sur les capacités de renouvellement des stocks et à des perturbations profondes dans des écosystèmes océaniques.
Le dernier rapport (septembre 2006) publié par la FAO montre que, sur les 600 espèces halieutiques étudiées :
- 52 % sont pleinement exploitées tandis que 25 % sont soit surexploitées11 (17 %), soit en voie de reconstitution (1 %),
- et que sept des dix espèces de poissons les plus pêchés sont surexploitées.
Dans ces conditions, l’article publié en novembre 2006 dans Science par Boris Worm et 13 coauteurs12 a pu, à juste titre, prévoir la fin de la pêche océanique en 2048, en extrapolant les tendances actuelles - c’est-à-dire si aucune mesure de redressement n’est prise.
Ce qui reviendrait à ôter à l’humanité une source de protéines animales capitale, correspondant aux 85-90 millions de tonnes pêchées annuellement.
Mais cette pression de pêche a également des effets indirects désastreux :
- elle se traduit par l’importance des prises connexes rejetées à la mer qui est de l’ordre du tiers des prises utiles – qui peut atteindre jusqu’à 80 % de la biomasse pêchée (pour la pêche à la crevette en eaux tropicales),
- elle détruit les fonds par un chalutage meurtrier (plus de 30 % des pêches s’effectuent par chalutage sur les fonds et dans certaines zones de la mer du Nord, certains fonds sont raclés deux fois par an),
- du fait du plafonnement des prises habituellement pêchées, la pêche industrielle s’est attaquée aux espèces vivant sur les talus du plateau continental, à des profondeurs situées entre 300 et 700 m13. Cette pêche est relativement récente : le rapport publié en 2003 par l’Académie des sciences sur « Exploitation et surexploitation des ressources marines vivantes » note, par exemple, que la chasse à l’empereur en Atlantique Nord-est n’a commencé qu’en 1993.
Elle s’apparente à l’exploitation jusqu’à épuisement d’un gisement de pétrole. Car elle détruit les équilibres de renouvellement des écosystèmes des fonds moyens qui reposent sur des systèmes beaucoup plus longs que ceux de surface : la durée de vie de l’empereur est de 125 ans, et sa maturité sexuelle est tardive. La durée de vie du capitaine est de l’ordre de 60 ans. On est loin du cycle du hareng ou de l’anchois.
La pression de pêche peut également revêtir des formes très choquantes, comme celle qui consiste à capturer les requins, à découper leurs ailerons et à les rejeter à la mer.
Le développement de l’aquaculture en milieu ouvert
Indirectement, le plafonnement des prises depuis 20 ans et l’accroissement de la demande en produits marins a eu comme conséquence le développement rapide des aquacultures marines en milieu ouvert.
En 1980, 9 % de l’aquaculture fournissant des poissons étaient consommés par l’humanité. Aujourd’hui, ce pourcentage atteint 45 %, étant précisé que l’aquaculture d’eau douce, notamment en Chine, demeure encore prédominante.
Or, le développement de l’aquaculture en milieu marin ouvert a des conséquences de plus en plus préoccupantes :
- le nourrissage des poissons carnassiers s’effectue majoritairement à l’aide d’huiles ou de farines de poissons. Rappelons que les pêches minotières représentent un peu moins du quart des prises annuelles (22 millions de tonnes sur 90 millions de tonnes). Antérieurement, les huiles et farines issues de ces pêches étaient très majoritairement utilisées dans les élevages, principalement avicoles ; aujourd’hui 53 % de l’offre de farine et 87 % de l’offre de l’huile sont destinées à l’aquaculture. Ces farines sont généralement produites à l’aide de prélèvements massifs d’alevins,
- le fermage, comme celui du thon en Méditerranée, est assis sur le prélèvement de juvéniles qui n’ont pas le temps de se reproduire,
- les effluents naturels de ces élevages polluent très fortement les milieux naturels. Dans le monde, le phosphate ne représente que 0,1 % en moyenne des pollutions des estuaires en milieu marin ; en Norvège, principal producteur mondial de saumons aquacoles avec le Chili, ce pourcentage est de 55 %,
- afin d’éviter la transmission de maladies, les élevages sont traités à l’aide de doses massives d’antibiotiques et de fongicides qui ne peuvent pas être sans effets sur les milieux naturels ambiants,
- enfin, on estime de 600 000 à 2 millions par an (soit entre le tiers et la totalité des effectifs de saumons sauvages de l’Atlantique Nord) le nombre de saumons qui s’évadent des élevages de la façade atlantique et qui peuvent être un facteur de modification génétique des espèces sauvages et un vecteur de transmission de parasites (comme le pou de mer) qui prolifèrent dans les élevages.
L’exploitation forestière non contrôlée s’accélère du fait de la hausse de la demande mondiale
Les forêts denses humides sont inégalement réparties dans le monde :

Source : CIRAD, Robert NASI
Elles hébergent une très grande biodiversité floristique (de 100 à 200 espèces à l’hectare en Amazonie brésilienne et jusqu’à 300 espèces à l’hectare en Equateur, contre 20 espèces à l’hectare dans les forêts européennes) et faunistique (80 % des insectes, 84 % des reptiles, 91 % des amphibiens et 90 % des primates).
Ces forêts sont très menacées par la hausse de la demande mondiale et l’organisation du marché.
Une demande en hausse satisfaite en partie par des coupes illégales
La production annuelle de bois de coupe s’élève à 3 milliards de m3 dont environ 60 % de bois d’œuvre et 40 % de bois de chauffe (mais 80 % des coupes en forêts tropicales et équatoriales sont utilisées comme bois de chauffe14).
La déforestation annuelle atteint 13 millions d’hectares par an, soit 28 hectares par minute ou, annuellement, la surface de la Grèce.
Cette offre est appelée à subir une pression de demande croissante de la part des pays émergents : par exemple, de 1995 à 2005, les importations de bois de la Chine, ont triplé en volume15. Il est à noter que la Chine, qui ne représente que 7 % des importations mondiales, représente 40 % des importations du bois de zones à haut risque pour l’illégalité des coupes, comme la Malaisie ou l’Indonésie, et qu’elle commence à importer du bois des marchés africains et sud-américains.
Le danger qui en résulte est bien résumé par les estimations ci-après des coupes illégales suivant les pays :
Estimation des coupes illégales | ||
Pays |
Coupes illégales |
Source |
Afrique | ||
Bénin |
80 |
SGS, 2002 |
Cameroun |
50 |
Commission européenne, 2004 |
Ghana |
Au moins 66 |
Birikorang, G. 2003 |
Mozambique |
50-70 |
Del Gatto, 2003 |
Asie | ||
Cambodge |
90 |
Global Witness, 1999 |
Indonesie |
Jusqu’à 66 % 73-88 |
World Bank 2006a, Schroeder-Wildberg and Carius, 2003 |
Malaisie |
Jusqu’à 33 |
Dudley, Jeanrenaud et Sullivan, 1995 |
Amérique latine | ||
Bolivie |
80 |
Contreras-Hermosilla, 2001 |
Colombie |
42 |
Contreras-Hermosilla, 2001 |
Equateur |
70 |
Thiel, 2004 |
Honduras |
75-85 de bois de coupe 30-50 de bois de chauffe |
Richards et al, 2003 |
Nicaragua |
40-45 |
Richards et al, 2003 |
Source : OCDE
Selon une étude de la Banque mondiale de 2002, le commerce de bois illégal atteindrait 23 milliards de $ et cause